(BiotechFinances n°960 lundi 11 oct 2021) Big Pharma et biotechs sont prêtes à s’engouffrer de nouveau dans la niche des anti-microbiens, si d’aventure le marché redevenait soutenable financièrement. Face aux enjeux colossaux de l’antibiorésistance, au cœur des débats de la Convention CHAM 2021* début octobre, les pouvoirs publics se montrent enfin disposés à agir. À l’étude et en phase pilote : des incitations financières originales et attractives.
URGENCE. « La résistance aux antibiotiques constitue aujourd’hui l’une des plus graves menaces pesant sur la santé mondiale, la sécurité alimentaire et le développement », alerte sans cesse l’OMS. Les infections par des bactéries résistantes aux antibiotiques entraînent chaque année plus de 23 000 et 33 000 décès respectivement aux États-Unis et en Europe, selon les Centers for Disease Control and prevention (CDC). A moins que la lutte ne s’intensifie, la résistance antimicrobienne devrait à l’avenir engendrer 2,4 millions de victimes par an en Europe, en Amérique du Nord et en Australie, pour un coût annuel allant jusqu’à 3,5 Mds$, prévoit l’OCDE.
Une problématique One Health
Malgré des avancées pour préserver cette ressource mondiale vitale, l’antibiorésistance n’est pas pour autant freinée. Les résultats de la dernière Étude Global-Point prevalence survey (PPS), soutenue par bioMérieux et le Laboratoire de Microbiologie Médicale de l’Université d’Anvers, montrait que, dans les hôpitaux, les antibiotiques à large spectre continuent d’être abondamment utilisés et prescrits principalement en traitement empirique, sans un recours systématique aux tests de diagnostic pour qualifier les infections. Ainsi, les microorganismes développent des résistances de plus en plus nombreuses avec à la clé des échecs thérapeutiques. La problématique est d’ailleurs globale, sans dissocier santé humaine, vétérinaire, environnement et nutrition. Un thème One Health longuement débattu en ce début de mois lors de la Convention CHAM 2021 entre politiques, médecins, industriels, biotechs, medtechs ou associations de patients.
Seuls quelques laboratoires restent encore investis dans cette aire thérapeutique à l’image de Merck Sharp & Dohme (MSD), Pfizer, GlaxoSmithKline, Roche, Shionogi, Otsuka ainsi que Janssen dans la tuberculose multi-résistante. Les Big Pharma sont peu enclines à accélérer leur recherche dans les antibiotiques, faute d’un marché rentable tandis que les biotechs souffrent de la « vallée de la mort » (Lire encadré ci-dessous). Et quand elles arrivent à la franchir, elles ne sont pas pour autant sorties d’affaire. En attestent les faillites de Melinta Therapeutics en 2020 et Achaogen en 2019, malgré une obtention d’AMM par la FDA pour leurs produits respectifs.

« Le développement d’un antibiotique par une PME, avec les modalités actuelles de revenus en fonction du volumes des ventes, ne peut pas être couvert par une mise sur le marché d’un traitement. Les revenus sont trop faibles – de l’ordre de 200 M€ sur 5 ans – à comparer à des coûts moyens de développement de quelque 1,3 Md$, sans compter des dépenses de l’ordre 400 M$ post-AMM pour la commercialisation et le manufacturing » regrette Frédéric Peyrane, coordinateur de BEAM Alliance, l’association des PME européennes qui développent des produits en antibiorésistance.
Des modèles de délivrance à la Netflix
La pandémie de Covid-19, et son coût humain et économique, pourrait toutefois faire bouger les lignes. De part et d’autre de l’Atlantique, les autorités de santé sont à l’affût de solutions pour inciter l’industrie et les biotechs à reprendre la recherche sur les antibiotiques. Car préserver l’usage approprié des antibiotiques s’avère indispensable pour éviter les résistances. « D’où de nouveaux modèles pour délier les revenus de ces antimicrobiens de leurs volumes d’utilisation et des modèles de souscription à la Netflix sont à l’étude », indique Frédéric Peyrane.
Au Royaume-Uni, le NICE (National Institute for Health and Care Excellence) a mis en place une expérimentation visant à évaluer la valeur de deux traitements (ceux de Pfizer et Shionodi). Il pourra attribuer un revenu fixe ne dépendant pas du nombre de boîtes de médicaments vendues mais tenant compte des coûts de développement, dans une fourchette allant jusqu’à 10 M£. Et Frédéric Peyrane d’espérer que d’autres pays du G20 l’imitent dans cette voie. Un autre dispositif pilote un peu similaire mais moins ambitieux est testé en Suède pour y garantir l’accès d’un antimicrobien. Au-delà de ces bonnes intentions politiques, des actions concrètes sont désormais attendues pour faire bouger les industriels, grands ou petits, et relancer la recherche en antibiorésistance. Outre les discussions aux Etats-Unis, en Europe et au sein du G7 (Lire interview ci-contre), « nous espérons que la structure européenne HERA (Health Emergency Response Authority) en cours de constitution (sur le modèle de la BARDA américaine) devienne aussi un outil de financement de la recherche, » ajoute-t-il.
*La Convention health analysis management (CHAM) rassemble des institutions, hôpitaux et cliniques, professionnels de santé, universités, industries, assurances et mutuelles, associations et syndicats, politiques participant à la transformation de l’organisation des systèmes de santé
Une vallÉe de la mort infranchissable
(BiotechFinances n°960 lundi 11 oct 2021) Les systèmes de soins de santé ne reconnaissaient pas, jusqu’à présent, la valeur des nouveaux antibiotiques. En raison de l’absence d’un marché viable pour ces traitements, les biotechs qui ont mis au point de nouveaux antibiotiques ne réussissent pas à financer leur développement clinique. Selon l’association internationale à but non lucratif, CARB-X, des candidats antibiotiques ne parviennent jamais en phase clinique tandis que la défection de nombreux acteurs importants du segment a entraîné des difficultés à traduire les idées scientifiques en succès cliniques. L’activité réduite dans ce domaine n’est, en outre, pas compensée par l’arrivée de nouveaux acteurs. D’où cette « vallée de la mort » sonnant le glas à la mise au point de nouveaux antibiotiques.
3 questions à Thomas Cueni, Directeur général de l’IFPMA (International Federation of pharmaceutical manufacturers & associations)
(BiotechFinances n°960 lundi 11 oct 2021) Biotech Finances : Le fonds AMR Action* lancé en juillet 2020 pour soutenir les biotechs développant des antibactériens innovants est-il enfin prêt à investir ? Thomas Cueni : Les membres de l’IFPMA ont investi collectivement dans le fonds AMR Action, dont, Henry B. Skinner, PhD a été désigné CEO en février 2021. Dans la perspective d’un déblocage politique, ce fonds est prêt à investir une enveloppe substantielle d’1 Mds$, pour encourager la R&D de 2 à 4 nouveaux antibiotiques au cours de la décennie. Les premiers appels à candidatures de biotechs sont attendus fin 2021 avant de procéder à des investissements en Europe et aux Etats-Unis dès 2022. Nous voulons ainsi créer un pont pour traverser la « vallée des morts » afin de financer les essais cliniques et relancer le débat politique en vue récréer un marché rentable.
BF : Croyez-vous aux bonnes intentions des pouvoirs publics pour relancer la recherche dans ce domaine ?
Thomas Cueni : Aux Etats-Unis, la loi Pasteur est en discussion pour mettre en place un modèle de revenus fixes à la Netflix d’une part et une rémunération pour promouvoir l’usage approprié des antibiotiques d’autre part. Au sein du G7, les ministres des finances se sont plongés dans le dossier, avec des projets d’actions à mener. De son côté, la Commission européenne se penche sur cet enjeu de santé publique. Nous espérons que la France, qui en assurera bientôt la présidence, en fera l’une de ses priorités.
BF : Quelles pistes de réflexion vous semblent les plus prometteuses ?
Thomas Cueni : Des modèles sont actuellement testés comme un abonnement pour ne pas chercher la rémunération sur le volume vendu d’un antibiotique et assurer l’accès aux traitements uniquement en cas de besoin.
Une autre piste intéressante concerne le TEE (Transfert Exclusivity Extension). Dès lors qu’un nouvel antibiotique répondrait aux besoins prioritaires, une entreprise recevrait un papier (voucher) qu’elle pourrait utiliser pour étendre la période d’exclusivité de son traitement ou le revendre à une Big Pharma en vue de réinvestir dans le développement d’une autre thérapeutique. L’objectif : recréer d’avantage d’attractivité pour investir dans ces traitements qui répondent à un enjeu de santé publique et ainsi, repousser la résistance antimicrobienne. L’industrie pharmaceutique est prête à réinvestir.
(1) Lire Biotech Finances n° 907 du 13 juillet 2020, « Antibiorésistance 1 MD$ POUR UN BOL D’OXYGENE »
