En Espagne, le secteur des biotechs s’est fortement développé ces dix dernières années : création de sociétés en augmentation, création de VC spécialisés, intérêt des financeurs étrangers… Petit à petit, la péninsule ibérique se taille une place de choix sur le marché des biotechs.
898, c’est le nombre de biotechs recensées dans le rapport 2022 d’Asebio, l’association espagnole des entreprises de biotech, basée à Madrid et qui fédère des entreprises, associations, fondations, universités et centres de recherche et technologies. Chaque année, Asebio édite ce rapport, qui permet de prendre la température du secteur et d’esquisser un portrait-robot des entreprises de biotechnologie du pays. Ainsi, parmi celles-ci (96% d’entre elles sont des TPE et PME), plus de 50% se consacrent à des recherches sur la santé humaine. « J’en compte environ 200 avec un potentiel de développement de médicament », estime Edoardo Negroni, entrepreneur en résidence en Espagne et en Italie.

Toujours selon le rapport, au cours de la dernière décennie, en moyenne 48 entreprises de biotechs se sont créées chaque année, témoignant ainsi d’un secteur au terrain fertile et dynamique. « Il s’est passé ces dernières années ce qui est en train de se dérouler en Italie actuellement (lire Biotech Finances n°1030, NDLR), avec la structuration du système et un déploiement important de financements publics dans les fonds. En Espagne, il y a ce fonctionnement d’appels d’offre (« convocatoria »), grâce auquel chaque année plus de 400 M€ de fonds publics liés à l’innovation sont déployés pour les fonds de Venture Capital et Private Equity via un mécanisme de co-investissement », ajoute-t-il. Le rapport d’Asebio mentionne ainsi 189 accords publics-privés créés en raison d’appels à collaboration et de programmes de l’Agence nationale de recherche. Le CDTI (centre de développement de la technologie industrielle) propose également des subventions, à travers lesquelles, par exemple, il co-investit avec des investisseurs privés, comme c’est le cas avec son programme Innvierte. Ce fonctionnement a permis à plusieurs fonds VC de s’établir durablement dans le paysage de la péninsule ibérique. À présent, on en compte une dizaine de principaux : Ysios capital, Caixa capital Risc, Invivo Ventures, CRB, Inveready, Clave, Colombus, Alta Life sciences et Asabys. Un afflux de capital-risque qui a permis au secteur, ces dernières années, de se développer et de se consolider.
« Le changement ne fait que commencer »
Joël Jean-Mairet est associé-gérant d’Ysios Capital, le plus important VC d’Espagne et parmi les premiers fonds spécialisés dans les biotechs. Depuis sa création en 2008, Ysios a collecté plus de 400 M€ à travers ses différents fonds et a procédé à plusieurs exits réussies comme celle de Sanifit ou de Stat-diagnostica (près de 200 M€). « Ces financements importants et exits que nous avons menés n’auraient pas été possibles il y a 15 ans car il n’y avait pas de capitaux importants spécialisés dans les biotechnologies », pointe-t-il. Luis Pareras, neurochirurgien et co-fondateur des fonds Healthequity et Invivo Ventures confirme l’évolution qui s’est opérée ces dernières années :

« Lorsque nous avons lancé Healthequity en 2012, le nombre d’entreprises dans notre deal flow et leur qualité n’étaient pas très élevés. À présent, le nombre d’entreprises a augmenté et je suis très satisfait de leur qualité scientifique. Nous trouvons de très bonnes opportunités et plusieurs fonds français investissent activement ici, de la même manière que nous investissons en France. » Healthequity puis Invivo Ventures se sont fait une spécialité d’investir dans des entreprises des sciences de la vie en phase de démarrage. Leurs fonds ont rassemblé 10 M€, puis 60 M€ et un troisième – que Luis Pareras espère annoncer fin 2023 – atteindra 100 à 120 M€. Leur portefeuille compte 14 – bientôt 15 – entreprises, en majorité espagnoles. Parmi celles-ci : Peptomyc, spin-off de l’Institut d’oncologie du Vall d’Hebron et de l’Institut catalan de recherches et d’études avancées (Barcelone). Cette biotech est spécialisée dans le développement d’une nouvelle génération de peptides pénétrant dans les cellules ciblant la protéine Myc pour le traitement du cancer. Depuis sa création en 2014, elle a levé 31,3 M€ de financements privés et 5,5 M€ de subventions publiques (plus 3,5 M€ en déductions fiscales pour la monétisation de la R&D) et cherche actuellement à lever 30M€ en série C, pour financer au moins deux essais cliniques de phase Ib. « L’écosystème espagnol se développe très rapidement, avec des essais et des erreurs, mais avec beaucoup d’enthousiasme et sur la base d’une science de haut niveau. De nouveaux fonds de capital-risque apparaissent en permanence, suivant l’exemple de fonds plus anciens et très renommés et les entreprises espagnoles attirent de plus en plus d’investissements étrangers, gagnant ainsi une visibilité et une confiance internationales croissantes. Nous avons vu le changement se produire ces dernières années et nous pensons qu’il ne fait que commencer », s’enthousiasme le docteur Laura Soucek, co-fondatrice et PDG de Peptomyc.
142 M€ investis en 2022
En 2022, l’investissement dans des biotechs espagnoles a atteint les 142 millions d’euros* pour 46 opérations, une baisse par rapport aux deux années précédentes marquées par une forte croissance (180M€ pour 41 opérations en 2021). L’opération la plus importante est une levée de 51 M€* de la société Minoryx (recherche sur un traitement pour l’adrénoleucodystrophie liée à l’X-ALD, une maladie neurodégénérative rare), auquel ont participé des investisseurs espagnols (l’opération a été menée par Columbus Venture Partners et Caixa Capital Risc, avec la participation d’autres comme Ysios Capital et Healthequity et du CDTI) et internationaux avec les fonds belges Fund+, S.R.I.W, SFPI-FPIM et Sambrinvest, Roche Venture Fund, basé en Suisse et aux États-Unis, Kurma Ventures, basé en France et en Allemagne, et le fonds italien Chiesi Ventures. Le rapport Asebio note que l’intérêt des investisseurs étrangers s’est confirmé, ceux-ci ayant participé à plusieurs des plus importantes opérations. « Astra Zeneca a annoncé cette année un investissement de 800M€ à Barcelone pour un hub de R&D. Cela a été possible parce que les politiques veulent attirer l’industrie pharmaceutique, mais aussi parce que l’industrie pharmaceutique reconnaît les talents scientifiques de l’Espagne, analyse Joël Jean-Mairet.

Le secteur des biotechnologies a pu prendre de plus en plus d’ampleur grâce à la combinaison de différents éléments : une communauté médicale et une science très fortes, une industrie du capital-risque à présent consolidée. Il est possible d’investir dans des entreprises et d’avoir des entreprises pharmaceutiques sur place, cela crée la confiance des investisseurs. » Le pays se distingue effectivement par sa haute qualité scientifique, en témoigne par exemple sa 9e place* mondiale en nombre de documents scientifiques produits sur la biotechnologie et la présence de nombreux centres d’excellence d’où émanent énormément de start-ups. Outre le Vall d’Hebron (instituto de oncologia mais aussi de reserca), citons également le CIMA (centro de investigacion medica aplicada), le centre de l’université de Barcelone (Fondation Bosch i Gimpera et le centre de recherche), l’Université autonome de Barcelone, l’hôpital de Sant Pau, celui de Sant Juan de Déu (pédiatrie), de La Paz, le centre IDIBELL, la fondation Jiménez Díaz… Des centres de recherche développés en réseau rayonnent aussi, depuis Madrid, sur tout le territoire, à l’image du Centro nacional de investigaciones. « Parmi les organisations qui suscitent la création de startups, on cite surtout la Fondation La Caixa à Barcelone qui agit avec un système de subventions et de mentorat organisé de façon très efficace et la Fondation Botín à Madrid qui supporte la translation d’initiatives de recherche », ajoute Edoardo Negroni. Les indicateurs sont au vert pour que le marché espagnol des biotechs continue de croître et de s’imposer dans le paysage européen. Il faudra néanmoins que le secteur continue de mûrir sur le plan humain, selon Joël Jean-Mairet et Luis Pareras : pour attirer les talents et recruter une main-d’œuvre qualifiée en peu de temps, mais aussi pour continuer à améliorer la qualité des équipes de direction espagnoles et construire une solide culture de CEOs. Joël Jean-Mairet envisage également : « Le capital-risque n’est pas encore aussi développé que dans d’autres pays (France, Pays-Bas…) et les capitaux disponibles sont donc moins importants, mais si un projet est vraiment novateur et attrayant, il trouve des capitaux ».
Marie Albessard

La Catalogne, cœur battant de la biotech
Avec 345 biotechs, la Catalogne est la région la plus fournie en sociétés. Elle accueille 24,5% des entreprises du secteur, suivie par Madrid (17%) et l’Andalousie (14%). Elle cumule également 45% du CA du secteur, faisant de la Catalogne le poumon économique de la biotech dans le pays, lui conférant même le surnom de « Biorégion ». La disponibilité de talents, les coûts compétitifs, la qualité de vie et le fort écosystème industriel et scientifique, en font un terrain privilégié pour les sociétés. En effet, la Catalogne, et particulièrement Barcelone, est un point central scientifique avec 91 établissements (centres de recherche, hôpitaux, universités…) et industriel, puisque la moitié de l’industrie pharmaceutique espagnole s’y est établie et que de nombreuses multinationales y ont leur siège. Ces données sont révélatrices d’un fonctionnement très régionalisé : « Les espagnols savent faire système avec une initiative nationale – Asebio – , des fortes entités régionales (entre autres Biocat, CataloniaBio, Bioga, Accex Health). Ce système a son efficacité. Au-delà de Barcelone, il ne faut pas diminuer le rôle de Madrid, essentiel, car s’y trouvent le gouvernement, les grands centres », tempère Edoardo Negroni.
(données issues du rapport Biocat 2022 (en collaboration avec CataloniaBio et Healthtech)
*Asebio2022






