Le marché mondial des CRO est promis à une très forte progression dans les 5 à 7 ans à venir, avec des montants avoisinant 175 à 188 milliards de dollars selon les sources, contre un peu plus de 80 milliards aujourd’hui. Pourtant, malgré cette ligne d’horizon souriante, la situation reste tendue en France. Hugues Contamin, président de l’Association Française des Sociétés de Services et d’Innovations (AFSSI) et CEO de Cynbiose, a accepté de faire un point d’analyse avec BiotechFinances sur ce sujet d’actualité.
BiotechFinances : Le contraste est fort entre les besoins annoncés en matière de services cliniques et précliniques et la réalité du terrain dans l’Hexagone.
Faut-il s’en inquiéter ?
Hugues Contamin : Nous venons de mener l’enquête auprès de nos membres au cours de la quinzaine écoulée concernant l’impact de la crise actuelle. Il est évident que nous subissons les conséquences du ralentissement des investissements dans les biotechs qui, peinant à se financer, ne s’engagent pas sur des essais précliniques. Cette crise conjoncturelle nous a impactés dès 2023 et elle se confirme en 2024. 75 % de nos membres sont concernés depuis cet été, contre 40 % il y a 12 mois. Outre le ralentissement de l’activité commerciale, nous assistons surtout à une dégradation du taux de transformation. Nous sommes passés de 60 à 70 % de signatures en 2022, à 50 % en 2023 et entre 10 et 20 % cette année. Par voie de conséquence, les trésoreries de nos sociétés s’amenuisent. La visibilité pour 52 % de nos membres se situe entre 4 et 6 mois, contre 8 à 12 mois il y a un an, en corrélation avec ce qui se passe dans les biotechs. Tout cela alors que le marché reste dynamique : nous conservons un marché fortement demandeur de devis, qui offre aussi des perspectives à moyen et long terme très positives pour nos sociétés.
BiotechFinances : Quelles solutions peuvent changer la donne en faveur d’un retournement plus positif ?
Hugues Contamin : Dans l’ordre : développement, souveraineté et solidarité. Il faut vraiment que les institutionnels, aussi bien les investisseurs que les politiques, prennent en considération nos besoins d’accélération. Nous ne sommes plus des start-ups : nous avons besoin de capital-développement et d’un environnement favorable à tous les niveaux pour la croissance de nos entreprises. La majeure partie de nos membres affiche des chiffres d’affaires inférieurs à 5 millions d’euros et n’arrive pas à briser le plafond de verre au-dessus duquel ils ne manqueraient pas d’intéresser les investisseurs. Nous sommes attractifs, compétitifs, nous avons trouvé notre marché : la plupart d’entre nous réalise en moyenne 60 % de son chiffre d’affaires à l’étranger. Depuis 25 ans, nous avons créé des emplois pérennes, construit des infrastructures de production, mais nous restons fragiles du fait de notre taille. D’où l’enjeu aujourd’hui du développement de nos sociétés.
La souveraineté est également une donnée essentielle. Il faut conserver et augmenter autant que possible les études précliniques et cliniques en France. Multiplier les effets de levier entre les écosystèmes qui travaillent à proximité les uns des autres en mettant en place une stratégie nationale ciblée sur nos compétences, nos outils de production et nos équipes, tout en tenant compte des spécificités des CRO. Ce qui nous ramène aux stratégies d’investissement pour créer de la valeur additionnelle et sanctuariser un certain nombre de nos sociétés. Nous travaillons sur ce sujet de consolidation des CRO précliniques françaises de façon soutenue avec Enosis Santé et son président Éric Vacaresse, pour définir les axes et les leviers actionnables permettant de nous renforcer. Nous avons également entamé des discussions avec la BPI. Il faut réussir à entraîner les investisseurs dans notre stratégie de consolidation, qui est nécessaire pour tout l’écosystème.
BiotechFinances : Il y a aussi cette idée d’une solidarité accrue entre tous les acteurs de l’écosystème national. Elle fonctionne très bien en Belgique, par exemple, et elle mériterait d’être renforcée en France.
Hugues Contamin : Il faut effectivement que les industriels, les biotechs et les structures de valorisation de la recherche publique au sein de nos écosystèmes travaillent de façon privilégiée avec nos CRO, qui participent à la richesse de ces mêmes écosystèmes. Cette solidarité demande plus de moyens et d’efficacité, mais elle permet de dépasser les tensions que nous traversons. C’est aussi une question essentielle pour toutes les associations professionnelles de notre secteur. Elle doit nous permettre « d’acheter du temps », de passer des caps difficiles et de regarder sans complexe les potentiels exceptionnels du marché à l’horizon 2030, avec l’ambition que nous affichons à l’AFSSI de faire de la France le leader Européen de la R&D préclinique.
Propos recueillis
par Jacques-Bernard Taste




