À l’occasion du symposium Deeptech in Glioblastoma (GBM) organisé ce jeudi par le Paris-Saclay Cancer Cluster (PSCC) et le Brain&Mind Institute à Villejuif, Biotech Finances a interviewé le Dr Sandrine Courtès, fondatrice et dirigeante de Lab2Biotech et engagée dans la lutte contre le GBM. Marché, innovation, essais cliniques, financement
: panorama d’un segment de la neuro-oncologie à la fois étroit, risqué et stratégique.
Biotech Finances : Vous avez une double formation scientifique et business, et un lien personnel fort avec le glioblastome. En quoi ce parcours façonne-t-il votre regard sur cette pathologie ?
Sandrine Courtès : J’ai une formation en neurosciences et oncologie, complétée par un parcours business à HEC, et je travaillais déjà sur le glioblastome lorsque mon père est tombé malade de ce cancer rare, réputé incurable, avec une survie médiane d’environ 16 mois. C’est un changement de dimension : on croit connaître la maladie par ses mécanismes cellulaires, moléculaires, ses chiffres… et puis on découvre le quotidien du patient, la perte d’autonomie, l’impact sur l’entourage. J’ai réalisé à quel point la science ne peut se concevoir que pour et avec les patients. C’est ce qui m’a conduite à accompagner des dirigeants de biotechs avec un motto : relier science, business et patient.
Biotech Finances : Le glioblastome traîne une réputation de « cimetière à molécules ». Cette crainte des financeurs est-elle justifiée ?
Sandrine Courtès : Elle n’est pas infondée. En 40 ans, alors que d’autres cancers ont gagné près de 20 ans de survie, le glioblastome n’a progressé que de 3 à 4 mois. Seules 2 % des molécules franchissent la barrière hémato-encéphalique. La tumeur est hétérogène, invasive, immunosuppressive, avec des cellules souches résistantes et des rechutes quasi systématiques. Ce cancer a longtemps servi de « poubelle à molécules » trop toxiques pour d’autres indications, avec des packages précliniques faibles et peu de financements. Cela explique l’échec historique, mais pas l’absence d’opportunité : la probabilité d’approbation (LoA) est d’environ 4 % en phase 1, contre 10 % en oncologie globale, et les chances de succès en phase 2 sont deux à trois fois plus faibles. Le glioblastome est donc seulement deux fois plus exigeant, mais pas dix, et cela mérite qu’on s’y intéresse sérieusement.
Biotech Finances : Qu’est-ce qui change aujourd’hui dans l’équation scientifique et clinique ?
Sandrine Courtès : On sait bientôt ouvrir la barrière qui empêche 98 % des médicaments de rentrer dans le cerveau ; la biologie du glioblastome et ses mécanismes de résistance sont bien mieux décrits. Les organoïdes et tumoroïdes améliorent les modèles précliniques. Les essais cliniques adaptatifs permettent de tester plusieurs innovations en parallèle avec un bras contrôle unique, et le patient peut changer de bras en cas de non-réponse. C’est beaucoup plus adapté et facilite le recrutement. Par ailleurs, les incitations réglementaires — fast track, ODD — facilitent les phases précoces. Ce sont des signaux importants.
Biotech Finances : Le marché est souvent jugé trop étroit. Est-ce réellement le cas ?
Sandrine Courtès : Non. On parle d’environ 250 000 patients dans le monde, avec un taux de survie à cinq ans inférieur à 7 % : le besoin médical (survie inférieure à cinq ans) est comparable à celui des cancers du sein ou du côlon une fois segmentés. Une molécule réellement efficace pourrait capter une part très significative du marché, d’autant qu’il y a très peu de concurrence. C’est aussi l’un des cancers les plus coûteux : en France, les coûts indirects liés à la perte de productivité dépassent 390 M€ par an ! Cela change la lecture du pricing et du remboursement. Les projections estiment le marché du médicament pour le glioblastome à 1,2 Md$ à horizon 2032, sur l’hypothèse réaliste de traitements innovants, certes chers, mais à forte valeur clinique.
Biotech Finances : Les industriels et investisseurs reviennent-ils réellement sur cette indication ?
Sandrine Courtès : Oui pour les industriels. Le nombre d’essais cliniques est en constante augmentation ces 25 dernières années, et la part des essais sponsorisés par l’industrie est passée d’environ 25 % en 2015 à 36,5 % en 2022. En conséquence, le montant des accords de licence a constamment augmenté entre 2004 et 2023. On voit aussi des deals majeurs, parfois à des stades très précoces. L’exemple de ModifiBio, rachetée par Merck pour 1,3 Md$ en préclinique, a marqué les esprits. Ces transactions ne valorisent pas seulement un médicament, mais une plateforme technologique, une capacité d’extension à d’autres indications.
Propos recueillis par Marine Rabreau
Exergue : « Le glioblastome est l’un des cancers les plus coûteux : en France, le coût sociétal total dépasse 390 M€ par an. Cela change la lecture du pricing, du remboursement et du besoin de financement ! » – Sandrine Courtès.
Encadré
Dynamiser l’écosystème, l’ambition du symposium du PSCC
Il y a à peine sept ans, il existait très peu de biotechs/medtechs dédiées au glioblastome. Désormais, elles sont nombreuses et actives, avec des approches complémentaires. Parmi elles figurent CarThera et ses ultrasons de chimiothérapies délivrés à travers la barrière hémato-encéphalique, Vect-Horus, qui travaille sur le ciblage viral et les vecteurs thérapeutiques, InnovCare, avec ses immunothérapies et vaccins personnalisés, ou Robeauté, qui adapte les designs des essais cliniques pour optimiser l’évaluation de plusieurs molécules simultanément…





