Poids économique, excellence académique, oncologie, IA… la région reste une locomotive de l’innovation santé en Europe, malgré la correction sévère de financements qu’elle a subie après la dissolution, d’après le Medi’Scope 2025 de Medicen réalisé avec Ayming, Institut Paris Region et Choose Paris Region. Alors que France 2030 touche à sa fin, l’écosystème adapte ses business models.
Avec près de 60 % des investissements privés nationaux en santé, soit 3 Mds€ sur les 5 Mds€ recensés en France entre 2022 et 2024, l’Île-de-France confirme son rôle de moteur au sein de l’Hexagone : elle conserve sa position de 2ᵉ région européenne avec 480 M€ investis en 2024, toujours très loin derrière la région de Londres (1,3 Md€) mais devant Zurich (367 M€) et Berlin (345 M€), révèle Medicen qui vient de publier la 4ᵉ édition de son baromètre annuel Medi’Scope. L’écosystème francilien concentre ainsi 92 300 emplois (+2 % depuis 2023) dans 2 150 établissements (80 de moins qu’en 2023) — et même plus de 100 000 si l’on inclut les géants technologiques ayant investi dans la santé — et 45 % des lauréats du plan France 2030 dédié à la Santé. “Nous avons été très surpris par la hausse du nombre d’emplois, alors que nous nous attendions à une forte destruction d’emplois. En effet, nous avions constaté sur la même période une très forte augmentation du nombre de liquidations d’entreprises”, constate Julien Ettersperger, délégué général de Medicen Paris Region. Pour lui, cela indique qu’il y a également eu “beaucoup de reprises d’entreprises” et que “le secteur se consolide et mûrit”, et cela montre que l’écosystème local reste “robuste et résilient” malgré un contexte de financements “particulièrement difficile”. “Mais se pose la question du ‘jusqu’à quand’ ?”
Un “trou d’air” des financements privés post-dissolution
“La région est portée par une excellence académique mondiale : 3 des 6 universités françaises s’illustrent dans le Top 50 mondial dans les sciences de la santé et produisent 86 % des apparitions françaises de ce classement. Elle bénéficie également de la présence de 3 bioclusters d’importance — Brain&Mind, GenoTher et Paris Saclay Cancer Cluster — et continue d’imposer son leadership en oncologie et en neurologie mais aussi en cardiologie”, fait valoir Julien Ettersperger. Un “avantage décisif pour attirer talents et investissements, mais aussi pour renforcer la position de la région comme hub de pilotage européen”, précise-t-il.
Cette photographie d’un écosystème francilien robuste laisse toutefois apparaître de très sérieux points de vigilance. D’abord, l’Île-de-France — tout comme le reste de la France — a connu une sévère correction en termes de financements : -20 % en nombre d’investissements et -37 % sur les tickets moyens (-36 % en France, seul pays européen en décroissance, contre +23 % en moyenne dans les autres pays d’Europe) ! “Le pays a subi de plein fouet l’instabilité politique enclenchée mi-2024 avec la dissolution de l’Assemblée nationale. Cela a sidéré le monde de l’investissement à l’égard de l’Hexagone. Il faudra suivre cette tendance sur 2025”, explique Julien Ettersperger, évoquant ainsi un “trou d’air peut-être éphémère”, sans nier pour autant que “les tensions sur les financements privés exposent notre écosystème à des cycles incertains”.
Fin de France 2030 et nouveaux business models
Jusqu’alors, les soutiens publics massifs ont joué un rôle majeur d’amortisseur, mais sur ce point-là aussi, les perspectives sont désormais assez sombres : “En réalité, nous devons tous intégrer que la période faste post-Covid est révolue : les financements privés sont retombés à leurs niveaux de 2018-2019 tandis que les financements publics se sont également grippés. Dans les deux cas, le maître-mot des prochaines années, c’est la sélectivité”, expose Julien Ettersperger, évoquant l’inquiétude des adhérents de Medicen, alors que le programme d’aides France 2030 touche à sa fin, et que “rien n’indique que le secteur bénéficie d’un élan de soutien politique avant 2027”. Une perspective d’errance des financements globaux qui s’avère même alarmante, face à une concurrence qui, elle, avance à toute vitesse. À l’instar de la Catalogne, où les pouvoirs publics ont mis en place il y a quelques années des mesures pour accélérer la mise en place des essais cliniques, par exemple. “Cela commence à sérieusement porter ses fruits”, assure Julien Ettersperger.
Dans un environnement bien sombre, l’écosystème biotech retrousse ses manches et adapte déjà ses business models. “Les start-ups ont parfaitement conscience de ce qui se joue et se montrent tout à fait prêtes à jouer leur responsabilité. Elles ne voient plus les financements privés ou publics comme le saint-graal mais plutôt comme un point d’étape, vers une finalité : faire du chiffre d’affaires et/ou nouer des partenariats avec les grands groupes”, constate-t-il sur le terrain. Pour Julien Ettersperger, “nous sommes dans une période charnière”, durant laquelle “une vision à l’échelle européenne sera indispensable pour rester dans la course internationale”.
Marine Rabreau.
Le pays a subi de plein fouet l’instabilité politique enclenchée mi-2024 avec la dissolution de l’Assemblée nationale. Cela a sidéré le monde de l’investissement à l’égard de l’Hexagone. Il faudra suivre cette tendance sur 2025 – Julien Ettersperger, délégué général de Medicen Paris Region.
L’intelligence artificielle, catalyseur de transformation ?
L’IA occupe une place absolument centrale dans l’édition 2025 du Medi’Scope de Medicen, “ce qui n’était pas le cas il y a encore deux ou trois ans”. Le marché français de l’IA en santé affiche un taux de croissance annuel “fulgurant”, estimé à 38,8 % d’ici 2030, pour atteindre 7,1 Mds$. “La France compte ainsi 450 start-ups d’IA en santé (contre 225 il y a 4 ans), dont 58 % sont basées en Île-de-France, soutenue par l’adoption croissante de l’IA par les professionnels de santé : 91 % des médecins et 88 % des soignants estiment que l’IA aura un impact positif sur leurs pratiques”, rapporte Julien Ettersperger, qui note que l’IDF est “extrêmement bien positionnée en Europe, en particulier dans le domaine de l’IA et de l’imagerie, ainsi que dans la TechBio appliquée au développement de molécules et à l’accélération des étapes précliniques et cliniques”. Mais les freins restent importants : accès aux données, pénurie de talents spécialisés, incertitudes réglementaires… Derrière cet engouement, il s’agit de rester prudent face aux risques de décalage entre les promesses et les usages réels et à la survalorisation de certaines start-ups.




