(BiotechFinances n°975 lundi 14 février 2022) First time team, first time funds. Une équipe nouvellement constituée qui boucle son premier fonds d’investissements dédié au secteur de la Healthtech 60 M€ au-dessus de son hard cap, c’est traditionnellement rare. Parmi les souscripteurs de ce nouveau véhicule de capital-risque, 20% sont des institutionnels français issus du programme Tibi puisque le fonds a été labellisé en juin 2021 (voir encadré ci-dessous). On retrouve notamment des assureurs et des mutuelles Covea, Candriam, Matmut, Harmonie Mutuelle ainsi que Bpifrance. Figurent aussi parmi les LP’s, des family office européens tels que Tethys (famille Bettencourt), Compagnie Nationale à Portefeuille (famille Frère), la Financière Dassault ou encore Italmobiliare (famille Pesenti). Le Fonds Européen d’Investissement (FEI) et Swen Capital Partners ont également participé au closing final.
450 dossiers étudiés, moins de 1% retenu
Le talent des fondateurs de Lauxera issus de la medtech, de McKinsey, de Yale et de Harvard n’explique pas à lui seul cet engouement, la cible d’investissement choisie y est aussi pour beaucoup. Le fonds investira en effet dans 6 domaines privilégiés de la Healthtech : logiciels (digitalisation de l’hôpital) ; medtech (dispositif, robot…), diagnostic, e-santé (télésurveillance, maintien à domicile…), IA et données de santé, outils d’aide à la découverte de médicaments.
« Nous ciblons des entreprises à un stade avancé de développement et dégageant déjà 5 à 10 M€ de chiffre d’affaires. Notre objectif est de les faire passer à 30-40 M€. Un niveau qui va leur permettre d’atteindre une autonomie financière et trouver facilement des investisseurs privés ou en Bourse », explique Pierre Moustial, l’un des trois associés fondateurs de Lauxera, ancien DG d’Urgo et de Fournier. Pour les aider à accélérer leur déploiement commercial, le fonds investira en moyenne 15 à 40 M€ par entreprise. La durée d’investissement sera variable. « Nous nous donnons 10 ans en moyenne pour déployer et gérer ce fonds : 5 ans pour investir, 5 ans pour sortir », indique Samuel Levy, l’autre associé fondateur présent à Paris.
Attention la sélection est drastique. « Our first job is to say no » s’accorde à dire l’équipe de Lauxera. En 2021, « Nous avons étudié 455 dossiers, sélectionné une soixantaine dans la cible, parmi ceux-ci 24 ont fait l’objet de due diligence et au final 4 investissements ont été réalisés, soit moins de 1% », rappelle Samuel Levy.
Les heureuses élues sont la société allemande Caresyntax, la néerlandaise Lumicks et des deux françaises PSIH et Lifen. Est venue s’ajouter une 5e participation datant de 2020, la danoise Reapplix. « Avec ces 5 entreprises, 25% du fonds est déjà investi, sachant que nous avons conservé une réserve de 30 M€ pour compléter ou participer aux séries suivantes selon les besoins », souligne Pierre Moustial. Au final, « le portefeuille comprendra 10 à 13 participations maximum et notre objectif en 2022 est d’investir plus de 100 M€ en equity dans 3-5 nouveaux deals », ajoute Samuel Levy.
Vendre aux US, la clé de la réussite d’une scale-up
Mais quelle recette miracle applique Lauxera pour transformer ses scale-up en champions internationaux ? La clé du succès se trouve, comme bien souvent, de l’autre côté de l’Atlantique. « Les Etats-Unis représentent la moitié du marché mondial healthtech voire même dans certain segment 80%. Les entreprises n’ont d’autre choix que d’y aller mais souvent elles abordent ce marché gigantesque et risqué avec une grande naïveté », observe Pierre Moustial. Et d’ajouter : « en Europe, la qualité médicale de l’innovation prime. Aux Etats-Unis c’est important aussi, surtout auprès de la FDA, mais la rentabilité économique de l’innovation reste essentielle. La stratégie de remboursement des produits est ainsi déterminante et très complexe sur le marché américain en raison de la multitude de payeurs ».
Dans ce contexte, la réussite commerciale qui va tirer la croissance de l’entreprise passe par les bons recrutements. « Il faut embaucher le meilleur expert du marché américain, celui qui connaît tous les acteurs de la filière et qui a déjà négocié avec eux. Bien sûr son recrutement va coûter extrêmement cher et ne va rien rapporter en termes de chiffre d’affaires durant les 2-3 premières années mais c’est une prise de risque financière nécessaire et nous sommes là pour soutenir le management durant cette phase critique », assure Pierre Moustial.
Changer de patron, trouver le bon
C’est aussi dans cette prise de risque que le rôle du Pdg revêt toute son importance. Dans beaucoup de sociétés françaises healthtech ce sont encore les fondateurs, découvreurs scientifiques ou développeurs qui sont aux commandes. Or ceux-ci n’ont pas toujours l’ADN commercial. « Certains préfèrent d’ailleurs prendre du recul et nous les aidons à trouver un successeur. Nous avons ainsi recruté 2 CEO dans nos sociétés en portefeuille. Et même si le profil type n’existe pas, il me semble indispensable que celui ou celle-ci ait déjà une expérience du terrain en marketing, commercial et du pays ». Un parcours dans le médical est un plus. « Mais nous rencontrons aussi des dirigeants d’entreprises qui ne veulent pas partir ou dépenser de l’argent en recrutement, nous préférons alors renoncer à une belle innovation s’il n’y a pas une belle équipe de management autour », tranche l’associé.
L’équipe manageriale et plus largement la gouvernance de l’entreprise est aussi un point saillantpour une IPO au Nasdaq. Certaines entreprises ne pourront pas répondre aux exigences de la bourse américaine dans ce domaine, ni en termes de contrôle interne. Dans ce cas là, quelle porte de sortie reste-il aux actionnaires comme Lauxera, Euronext ? « Nous ne prévoyons jamais à l’avance de sortir exclusivement en bourse, nous ne voulons pas dépendre des conditions de marché, car imaginez qu’elles soient mauvaises durant deux ans… », répond Pierre Moustial. « Nous étudions donc 3 options possibles simultanément : la revente à un autre fonds d’investissement pour que l’entreprise continue à se développer seule, l’acquisition de la société par un industriel et l’introduction en bourse ». Des sujets qui sont d’ailleurs abordés très en amont du deal pour être aligné avec le management et les autres membres du syndicat. « L’expérience m’a appris qu’avant de rentrer dans une société, il faut savoir déjà comment on va en sortir » conclut Pierre Moustial.
3 questions à Philippe Tibi,
Président du comité exécutif du projet « Financement Scale-UP » du Gouvernement
(BiotechFinances n°975 lundi 14 février 2022) BiotechFinances : Quel bilan dressez-vous du programme Tibi lancé en 2020 ?
Philippe Tibi : Une question s’est posée il y a 3 ans : pourquoi n’y avait-il pas ou très peu de grand leader technologique en France ? La réponse apportée c’est qu’il n’y avait pas d’actionnaires pour les entreprises aux ambitions d’internationalisation. Nous avons donc convaincu, avec les pouvoirs publics, 21 investisseurs privés d’investir 6 Mds€ dans 2 classes d’actifs, la moitié chacune. Le capital-risque pour financer des opérations de croissance c’est-à-dire des levés de fonds de 50-100 M€ et au-delà. Et des fonds public-equity pour permettre à ces entreprises de s’introduire en Bourse en Europe. Dans ce cadre, nous avons mis en place, une charte, un cahier des charges, pour agréer ces véhicules d’investissement. Aujourd’hui 45 fonds de capital-risque ont ainsi été agréés et gèrent collectivement un encours de 12 mds€. Au côté d’acteurs historiques, nous sommes très heureux que de nouvelles équipes comme Jeito ou Lauxera aient pu émerger.
BF : Comment expliquer la pénurie d’IPO en Europe ?
Philippe Tibi : Il faut donner le temps de croître aux fonds de public equity. Les 18 qui ont été agréés affichent un encours de l’ordre de 11 Mds€. Maintenant il est utopique de croire que seuls ces fonds spécialisés tech ou healthtech font le succès des IPO. Ils y participent en moyenne à hauteur de 20-25%, ce qui est déjà beaucoup. Mais le vrai sujet de l’épargne européenne est d’avoir des fonds généralistes qui comprennent ces technologies. Ce qui nécessite la constitution d’équipes, d’analystes et de gérants spécialisés. Cela prend du temps, on est à un stade embryonnaire. Mais je reste optimiste sur cette question.
BF : la plupart des fonds agréés TIBI investissent dans des entreprises hors de France, le but n’est-il pas de créer des champions français ?
Philippe Tibi : On ne peut pas avoir de champion français sans avoir d’investisseurs qualifiés à l’international. Demander aux fonds de capital-risque agréés de se concentrer sur des sociétés uniquement françaises pose deux problèmes. D’abord un bon investisseur doit, à mon sens, être acteur au niveau international pour bien appréhender le marché. Ensuite les LP’s craignaient ainsi la constitution d’une bulle dans l’hexagone. Aujourd’hui, les montants investis en France sont de l’ordre de 40% ce qui me paraît très satisfaisant, le reste est uniquement dans l’UE, avec quelques participations aux Etats-Unis et un tout petit peu en Asie. Par ailleurs, la présence d’investisseurs français au capital de start-up européennes, je pense notamment à l’Espagne, représente un facteur d’attractivité pour la place de Paris. A terme, ces start-up européennes pourraient venir se coter en France, là où elles trouveront une base d’investisseurs qu’elles n’ont pas dans leur pays.

