L’Institut Mérieux officialise sa souscription, Bristol Meyer Squibb et quatre autres industriels devraient suivre : le programme Venter Centre of Excellence, qui vise à faciliter des co-investissements d’industriels et de fonds de capital-risque dans des start-ups européennes de la santé, entre dans une nouvelle phase.
Initié en 2019, le programme Venture Centre of Excellence (VCoE) connaît actuellement un coup d’accélérateur. Coordonné depuis Paris par l’Institut européen d’innovation et de technologies en santé (EIT Health), en partenariat avec le Fonds européen d’investissement (EIF), filiale de la BEI basée à Luxembourg, il a déjà intégré huit fonds de capital-risque et permis un soutien à 47 start-ups des sciences de la vie (*). Seule la participation des industriels peine un peu, se limitant jusqu’ici à celle d’Alphabet (maison mère de Google).
Une enveloppe de la BEI de 150 M€ en guise d’abondement
Bonne nouvelle, l’Institut Mérieux, dont l’entrée était annoncée depuis plusieurs mois, vient de souscrire officiellement au département santé du Fonds de coordination pour le développement durable (Sustainable development umbrella fund) – ou Sduf Santé – de l’EIF, le véhicule d’investissement du VCOE (lire ci-contre). Bristol Meyer Squibb se serait également engagé dans l’aventure, ainsi qu’un grand nom mondial des soins dermatologiques (qui préfère l’annoncer prochainement). Une autre « big pharma » et deux medtechs ont en outre signé des lettres d’intention.
En pratique, le montage paraît simple. Chaque industriel souscrit à hauteur de 5 M€, ce qui déclenche un apport de même valeur de la Commission européenne. Et celle-ci le fera jusqu’à atteindre 75 M€ : elle n’a en effet versé au Sduf santé, à titre d’abondement initial, que la moitié des 150 M€ qu’elle a annoncé apporter au programme et déboursera le reste au fil des souscriptions.
L’enjeu est de taille, car cette participation des industriels est au cœur du projet : « Depuis 2018, la Commission européenne et la BEI m’ont chargé de monter des fonds de fonds pour montrer aux compagnies d’assurance, fonds de pensions, family offices et banques que le capital-risque en Europe est intéressant, financièrement et en termes d’impact », explique Rémi Charrier, responsable des relations institutionnelles de l’EIF. Mais pour des stratégies affinées, notamment en santé, il n’y avait aucun programme à destination spécifique des industriels ». Il assure que certains de ceux-ci, bien que prêts à investir, ont besoin d’être accompagnés pour évaluer les perspectives financières des projets.
Le programme VCOE offre ainsi aux industriels un cadre de collaboration avec des fonds de capital-risque spécialisés dans les sciences de la vie. Une fois sélectionnés, ceux-ci lèvent un montant en fonction de leur propre stratégie. « La plupart des huit retenus sont des fonds que nous connaissons déjà, détaille Rémi Charrier. Trois autres sont émergents et les industriels n’ont pas forcément eu encore l’occasion de les connaître. Nous avons évalué leurs capacités de due diligence à l’expérience de leur équipe et aux entreprises qu’ils ont déjà financées ». Aucun quota n’a été défini pour la sélection de ces fonds, mais il assure : « Nous nous assurons malgré tout d’une couverture géographique maximale de l’Europe et d’une bonne répartition sectorielle – entre thérapeutique, medtech et santé digitale. En fonction des entrées de nouveaux industriels et de leurs besoins, nous pourrons d’ailleurs intégrer des fonds ayant des axes y répondant ».
Autre point de vigilance : qu’un tiers ces fonds sous-jacents vise des projets early stage, un second ceux de capital-développement et un dernier growth soutienne jusqu’à une entrée en bourse. « L’intérêt de la collaboration avec l’EIF est de permettre un effet levier pour des start-ups prometteuses », explique Jean-Marc Bourez, directeur par interim de l’EIT Health. En effet, chaque fonds bénéfice d’un apport de 10 M€ du Sduf Santé pour initier des co-investissements, mais aussi d’un accès privilégié aux autres programmes du Fonds européen d’investissement. « Cela peut augmenter de 4 à 10 fois le soutien apporté », assure-t-il. Rémi Charrier confirme, avec un exemple : Ysios, fonds espagnol, a bénéficié d’autres programmes du FEI à hauteur de 50 M€, en complément des 10 M€ versés par le Sduf Santé dans le cadre du VCOE.
Une tête chercheuse intelligente pour cibler les investissements
Pour faciliter ces relations entre capital-risque, industriels et start-ups ou PME, l’EIT Health organise deux rencontres par an et met à disposition ses programmes d’accompagnement. Mais l’organisme français donne aussi accès aux souscripteurs à un outil permettant d’accélérer le montage de tours de table : la solution Skopaï, du nom de la PME grenobloise éponyme qui l’a développée.
Créée en 2017, cette spin-off de l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique et de l’Université Grenoble-Alpes a mis au point un logiciel qui, grâce à l’intelligence artificielle, identifie à grande vitesse sur le web, à partir de critères personnalisables, des sociétés et technologies innovantes de tous pays, même à un stade très précoce. Il réunit toutes les informations à leur sujet (produit, brevets, clients, équipe, etc) et produit des analyses prédictives de l’évolution de leur niveau de maturité et de leur valorisation future. « On peut comparer une start-up avec ses concurrents, obtenir un document de pré-due diligence en 48 heures et une syndication virtuelle pour un financement cross-border européen », assure Jean-Marc Bourez. Les industriels souscripteurs du VCOE ont ainsi potentiellement accès à un très grand nombre d’opportunités, à propos desquelles ils reçoivent une mise à jour chaque semaine. Celles-ci s’ajoutent ainsi au millier de starts-up issues des portefeuilles des fonds d’investissements sous-jacents du programme, dont les informations sont partagées grâce à l’outil de gestion collaborative de Skopaï mis à disposition de tous. Pour Jean-Marc Bourez, cette solution et plus largement le programme doivent « réduire le fossé qui existe avec la profondeur des fonds américains et asiatiques », et éviter que les jeunes pousses européennes n’aillent chercher du « carburant » sur ces autres continents, voire s’y délocalisent.
Véronique Vigne-Lepage
(*) 10 espagnoles, 6 danoises et autant de suisses, de suédoises et de néerlandaises, 5 américaines, 4 britanniques, 3 françaises (Amolyt Pharma, Innoskel et TardGED Biopharmaceuticals) et 3 allemandes, 2 israéliennes et 1 italienne. Toutes doivent être enregistrées en Europe, avoir une plate-forme technologique utilisée pour différentes indications et une stratégie de croissance solide.
« AÉrer la recherche de l’Institut Mérieux »
Si l’Institut Mérieux vient de souscrire au fond de fonds du VCOE, Philippe Archinard, son directeur général délégué Innovation technologique et partenariats scientifiques, n’y voit pas « un placement financier ». « Cela doit surtout nous permettre d’accéder à un écosystème de l’innovation en santé en Europe », explique-t-il. Sa « motivation principale » : l’accès à l’outil Skopaï et au millier de start-ups et PME des « deep flows » des fonds de capital-risque, en plus du réseau de l’EIT Health dont bioMérieux est déjà un partenaire actif. « Le VCOE va apporter une capacité de veille active à nos filiales et aérer naturellement notre recherche propre, en nous aidant à identifier des opportunités nouvelles et à établir des partenariats », estime Philippe Archinard.
« Le data management et la e-santé sont de nouvelles dimensions de nos métiers »
Le dirigeant n’exclut pas non plus l’acquisition de technologies. « Nous n’avons pas encore de cibles précises, mais nous sentons que nous avons des données qui, grâce à l’intelligence artificielle, peuvent être utiles aux médecins. Le data management et la e-santé sont de nouvelles dimensions de nos métiers. Or nos sociétés viennent plutôt de la biologie. Nous avons donc besoin de compléter notre R&D sur ces sujets », précise-t-il. Le programme VCOE « est aussi une occasion de faire connaître nos centres d’intérêt aux fonds de capital-risque, mais aussi à d’autres industriels, comme Alphabet. Je ne doute pas qu’il en sortira des co-investissements intéressants », conclut le directeur délégué aux partenariats scientifiques.
(*) bioMérieux, Transgène, ABL, Mérieux NutriSciences et Mérieux Equity Partners
