Sofinnova Partners a officialisé cette semaine une levée de 1,2 Md€ en 2024 sur sa plateforme. Un succès qui intervient dans un contexte complexe. Fin septembre 2024, 22 fonds dédiés aux sciences de la vie avaient été clôturés, totalisant 11,7 Mds$. Un chiffre à rapporter aux 18,3 Mds$ levés par 63 fonds en 2023 et aux 30,8 Mds$ levés par 135 fonds en 2021 (*). Antoine Papiernik, président et managing partner de Sofinnova Partners, met en perspective les défis du secteur à l’aune des évolutions des modalités de financement et des révolutions technologiques et scientifiques portées par l’IA.
BiotechFinances : Quels sont les marqueurs fondamentaux de la levée que vous venez d’annoncer ?
Antoine Papiernik : C’est une situation inédite pour nous depuis 53 ans. Lever 1,2 Md€, dont 1 Md€ au cours du dernier trimestre de l’année 2024, c’est déjà un événement en soi dans un contexte général complexe, mais c’est aussi une excellente nouvelle pour tout l’écosystème. Nos actifs sous gestion ont doublé au cours des 5 dernières années. Nous sommes désormais à 4 Mds€, alors que nous étions à un peu plus d’un milliard il y a 10 ans. Quatre de nos sept stratégies ont fait un premier closing de leurs fonds au cours de la période, tandis que les autres disposent toujours d’argent frais pour investir. Nous prévoyons de 50 à 60 nouveaux deals dans les trois ans à venir grâce à cette manne.
BiotechFinances : En mai 2022, Apollo Global Management a acquis une participation minoritaire de 20 % dans le capital de Sofinnova Partners et s’est engagé à investir jusqu’à 1 Md€ dans vos stratégies. Vous indiquiez aussi, à l’occasion de cette annonce, que cette alliance allait vous ouvrir les portes vers de nouveaux LPs. Est-ce le cas ?
Antoine Papiernik : Nous sommes en cohérence avec les objectifs partagés avec Apollo. Ils ont joué le jeu de partenaire investisseur minoritaire de Sofinnova et nous ont effectivement ouvert les portes auprès d’investisseurs institutionnels internationaux. Concernant notre levée, nous l’avons collectée auprès d’un parterre classique d’investisseurs constitué de fonds souverains, de fonds de fonds, de compagnies d’assurance, de family offices et de corporates. Je tiens à souligner l’engagement significatif des groupes pharmaceutiques ou de fabricants d’instrumentation médicale. Ces acteurs sont toujours en quête d’innovation, notamment en Europe. Or, ils ont souvent une zone d’ombre sur ce marché, et c’est précisément là que nous intervenons en tant que partenaire stratégique, leur offrant une vision privilégiée sur les innovations de demain.
BiotechFinances : Est-ce que la typologie de vos LPs a subi des ajustements notables par ailleurs ?
Antoine Papiernik : Cette levée se distingue par une présence plus accrue de fonds souverains. Leur engagement à long terme et leur capacité d’investissement renforcent notre assise financière. Géographiquement, nos investisseurs sont majoritairement européens, ce qui correspond à notre ancrage sur ce marché, sur lequel nous investissons environ 70 % de fonds. Nous comptons également des Nord-Américains, principalement Américains avec quelques Canadiens, ainsi qu’une présence plus restreinte en Asie et au Moyen-Orient.
BiotechFinances : Les LPs adoptent-ils une approche plus prudente ? Quelle est la tendance ?
Antoine Papiernik : La situation ressemble à celle que vivent les entreprises. Certaines réalisent des levées de fonds de plusieurs centaines de millions d’euros, tandis que d’autres peinent à sécuriser leur financement pour les prochains mois. Nous concernant, deux groupes d’investisseurs se détachent. D’un côté, nous avons un certain nombre d’institutionnels dont les allocations générales au private equity ont été significativement réduites. Bien qu’ils continuent d’apprécier notre approche, ils ont dû revoir leurs engagements à la baisse pour s’adapter à ces nouvelles contraintes. Indépendamment des sciences de la vie, leurs allocations en private equity ont en effet fondu comme neige au soleil. À l’inverse, nous observons d’un autre côté l’arrivée d’investisseurs capables d’engager des montants bien supérieurs à ceux que nous avions l’habitude de voir chez Sofinnova.
BiotechFinances : Comment ces ajustements impactent-ils vos stratégies ?
Antoine Papiernik : La réalité d’aujourd’hui nous impose une double exigence : il faut être à la fois plus ambitieux et plus prudent. Ça peut sembler paradoxal, mais c’est pourtant le constat que nous faisons. Aujourd’hui, les projets qui réussissent sont souvent les plus ambitieux. Pourquoi ? Parce qu’ils sont ceux qui parviennent à lever les financements nécessaires pour aller jusqu’au bout. C’est une leçon des dernières années : le risque financier est devenu aussi critique que le risque technologique ou clinique. On sait tous que le développement d’une innovation comporte un risque technologique, que ce soit au niveau de la recherche, des essais cliniques ou de la validation réglementaire. Mais ce qui a mis nos entreprises sous pression récemment, c’est leur capacité à réunir les fonds pour franchir ces étapes. Aujourd’hui, un projet ambitieux qui lève des dizaines, voire des centaines de millions, a paradoxalement plus de chances d’aboutir qu’un projet plus modeste mais sous-financé.
BiotechFinances : Donc, en période d’incertitude, il ne faut pas se replier sur des projets plus petits ou moins risqués ?
Antoine Papiernik : Exactement. C’est un piège. Ce n’est pas parce que le contexte est plus difficile qu’il faut viser plus bas. Les projets qui réussissent sont ceux qui intéressent les grands groupes, les corporates. Et ce qui attire ces industriels, ce sont les innovations de rupture, celles qui changent la donne sur le marché. Si la seule conséquence de la crise est de financer des projets plus frileux, alors on risque surtout de financer des entreprises qui n’intéresseront personne dans cinq ou dix ans.
BiotechFinances : Ça change aussi la façon dont vous montez vos deals ?
Antoine Papiernik : Oui, totalement. On ne se contente plus d’un financement de série A classique. Aujourd’hui, on structure les levées de manière à sécuriser non seulement la série A, mais aussi la série B dans la foulée. On s’assure d’avoir les investisseurs capables de suivre dès le départ. On ne peut plus se permettre d’entendre un investisseur dire : «On verra plus tard». Parce que, plus tard, soit les financements ne seront plus disponibles, soit les investisseurs auront changé de priorité. C’est pourquoi la préparation du financement des entreprises est cruciale. Ce n’est pas juste une question de lever des fonds pour avancer, c’est une question de stratégie : chaque levée doit permettre d’atteindre un jalon clé, soit pour sécuriser un refinancement, soit pour préparer une sortie. Aujourd’hui, c’est cette anticipation qui fait la différence entre un projet qui réussit et un projet qui s’arrête en chemin.
BiotechFinances : L’incubation et l’amorçage restent des piliers essentiels pour structurer plus efficacement les pipelines d’investissement à venir. Vous avez renforcé cet axe dans le domaine des biotech après plusieurs succès dans celui des medtechs. Allez-vous poursuivre cette consolidation ?
Antoine Papiernik : Absolument, dans les deux domaines de la biotech et de la medtech. Nous avons conscience du fait qu’en mettant toute notre expérience du développement des sociétés au service de l’incubation, nous sommes capables de dérisquer des projets d’une manière bien plus importante sur le plan technologique, sur la construction de l’IP, du réglementaire et ce, dès le premier jour de la vie de ces entreprises. La probabilité de succès des projets que nous incubons, en règle générale, est supérieure à la moyenne.
BiotechFinances : L’IA fait désormais partie intégrante de votre quotidien décisionnel. Où en êtes-vous de vos relations avec Sof.IA ?
Antoine Papiernik : C’est un outil qui nous est utile tous les jours, dans tous les domaines de nos diligences et même plus tard. Pour nous, l’intérêt, c’est que c’est basé sur les informations propriétaires accumulées au fil des décennies de Sofinnova, annotées longitudinalement par nos experts internes et connectées à toutes les ressources en ligne de toute la science mondiale, tous les brevets. Aujourd’hui, n’importe quel projet qui nous arrive est d’abord ingurgité par Sof.IA, qui est notre expert IA interne. Cela nous permet de sortir d’une approche traditionnelle où l’on se concentre sur ce que l’on connaît déjà, en s’appuyant sur son réseau ou sur des experts identifiés. Plutôt que de chercher uniquement sous le lampadaire, comme j’aime le dire, cet outil éclaire toute la pièce. Il donne accès à une information exhaustive, qu’il s’agisse d’un article publié hier dans Nature que personne n’a encore lu, d’un brevet tout juste enregistré à l’USPTO ou encore de la création d’une startup dans le Michigan, passée inaperçue pour tous, sauf pour Sof.IA. C’est un atout redoutable, un outil qui change véritablement la donne.
BiotechFinances : Une appréciation sur la Loi de Finances 2025 ?
Antoine Papiernik : Il faut faire la promotion des entrepreneurs qui vont se battre pour défendre des technologies européennes, françaises. Ce sont eux qui créent la valeur, et donc il faut les mettre dans un environnement dans lequel ils ont la capacité de déployer cette richesse. C’est important de se mettre dans cet environnement-là, et ça l’a été depuis des années, donc c’est important d’essayer de garder cet objectif.
Propos recueillis
par Jacques-Bernard Taste





