Les tensions géopolitiques en Ukraine, le retour de l’inflation et la hausse des taux d’intérêts, ont provoqué un krach boursier. Le secteur de la santé et les biotechs qui avaient atteint des valorisations record au Nasdaq depuis 2 ans subissent de plein fouet ces vents contraires. Antoine Papiernik, le président de Sofinnova Partners, se veut rassurant sur le devenir d’une filière européenne plus mature et mieux armée.
BiotechFinances : Une chute de 30% du NBI*, les IPO en berne, la bulle se dégonfle… diriez-vous que c’est une saine correction ?
Antoine Papiernik : Replacé dans la perspective de ce que j’ai vécu depuis une vingtaine d’années, je dirais que c’est une sacrée correction. Il y a des investisseurs qui risquent de ne pas s’en remettre. Maintenant on le sentait quand même un peu arriver au regard du nombre record d’IPO en 2021 au Nasdaq et surtout de la typologie des dossiers très early stage. Il y a eu un excès d’optimisme, l’industrie s’est crue toute puissante dans un contexte certes très particulier où la santé est revenue au cœur de la vie des gens. Mais la facilité pour les biotechs d’aller plus vite en levant des sommes fabuleuses sur des technologies très en amont n’existe plus ou de manière beaucoup plus rare. Et cela apparaît plutôt sain.
BF : Le secteur risque-t-il de retomber aux oubliettes ?
Antoine Papiernik : Non la santé est au centre du village et n’est pas prête d’en partir. Mais en même temps, le contexte économique avec un retour de l’inflation, une hausse des taux et les tensions géopolitiques internationales inquiètent les marchés. Tout cela est lié comme des plaques tectoniques. Or dans ce contexte d’incertitudes, il y a une logique à ce que la biotechnologie qui a tellement été mise en avant depuis deux ans subisse en premier les vents contraires.
BF : Qu’est-ce qui différencie ce krach des précédents ?
Antoine Papiernik : Contrairement aux crises de 2001 et 2008, notre industrie est infiniment plus solide et de surcroît soutenue par des investisseurs bien plus riches qu’avant. Les fonds en capital ont collecté beaucoup d’argent au cours des deux dernières années. Sofinnova Partners a ainsi levé 1 Md€ en 1 an, du jamais vu ! En 2008 les investisseurs ne disposaient pas d’une telle réserve. Autre différence : on parle aujourd’hui d’une cagnotte de 500 Mds$ de la pharma qui pourrait être investie dans la biotechnologie.
BF : La pharma, une « arlésienne » non ?
Antoine Papiernik : Depuis 2 ans, l’afflux de capitaux et le boom des valorisations au Nasdaq a davantage incité les biotechs à développer seule leur médicament plutôt que de se rapprocher des pharmas. Ce temps de l’argent facile pour les start-up est révolu et la nécessité pour la pharma de nouer des partenariats avec la biotechnologie n’a jamais été aussi importante. La synergie entre les 2 mondes est essentielle, ce que BioNTech a d’ailleurs démontré brillamment avec Pfizer. Ce partenariat symbiotique entre les deux industries existe désormais et va durer.
BF : 2 ans au ralenti, le M&A va-t-il repartir ?
Antoine Papiernik : Que les laboratoires disposent des moyens nécessaires pour nouer des partenariats avec les biotechs ne signifie pas qu’ils vont sortir le chéquier et acheter des entreprises à tour de bras. Non, ils vont attendre les datas cliniques. Et c’est normal, il faut marcher avant de courir.
BF : Quel est l’impact de cette correction boursière sur le capital-risque ?
Antoine Papiernik : Il va falloir remette tous la main à la poche pour financer les sociétés en portefeuille et leur permettre d’atteindre des milestones. Cela va prendre un peu plus de temps que de les introduire en bourse sans résultats cliniques comme on l’a vu ces derniers temps. Mais au final cette prise de conscience me semble indispensable. On est revenu dans une dynamique où il faut faire un peu plus attention au cash, mieux s’entourer, boucler des tours de tables plus conséquents et devenir moins gourmands globalement sur les valorisations. Les entrepreneurs vont devoir aussi le réaliser.
BF : La valeur des actifs dans le privé peut-elle aussi chuter de 30 % ?
Antoine Papiernik : Comme pour tous chocs, il y a un effet retard. Cela dépend de la capacité des conseils d’administration des biotechs d’avoir une vision claire du marché. Je ne pense pas que tous aient pris conscience de ce qui se passe. Certains imaginent encore qu’après la série A, ils pourront envisager une IPO. La désillusion va être de taille. Il y aura un impact sur les prix dans le privé, c’est certain. Lequel sera néanmoins lissé par le fait que l’industrie va bénéficier des importantes sommes collectées depuis 2 ans par les fonds de capital-risque. En outre, sans être immunisé le venture est conscient qu’il s’agit d’investissements long terme, détachés des cycles boursiers.
BF : LSP vient de closer un fonds à 1 Md€, est-ce le nouveau benchmark en Europe ?
Antoine Papiernik : Ce sera en tout cas indispensable de lever de telles sommes dans les années à venir. D’abord parce qu’il va falloir compenser la désaffection des investisseurs américains. Ceux-ci venus en flux sur l’Europe lors des 3 dernières années pour trouver des opportunités moins chères qu’aux Etats-Unis, vont sans doute en ces temps difficiles se retrancher sur leur territoire. On a déjà assisté à ce phénomène de vases communicants par le passé. Dans ce contexte, nous investisseurs européens, aurons la nécessité de financer nos biotechs avec plus de moyens afin de leur permettre d’atteindre des milestones cliniques.
BF : Ne craignez-vous pas une inflation des séries A comme on a pu l’observer en 2021 et 2022 ?
Antoine Papiernik : Mettre 100 M€ dans une start-up qui vient de commencer n’est pas forcément la meilleure idée. En revanche, il faut investir des tickets importants dans des sociétés qui ont besoin de scale-up, juste avant l’IPO voire même après. C’est la stratégie que nous poursuivons avec notre fonds crossover doté de 445 M€ et lancé en 2020.
BF : Au Nasdaq, une centaine de biotechs valent moins que leur trésorerie, est-ce le moment d’investir pour Sofinnova Crossover ?
Antoine Papiernik : L’objectif est de pouvoir panacher dans le portefeuille des biotechs publiques et privées jusqu’à 50/50. Ce qui nous confère une grande flexibilité en fonction des conditions de marché. L’an dernier nous avons très peu investi en bourse car les prix étaient trop élevés. En 2022 ce se sera sans doute différent puisque la période actuelle représente une vraie opportunité. Je pense par exemple, aux biotechs prometteuses introduites un peu trop tôt et qui valent aujourd’hui une fraction de leur valeur. Pour ce type d’actifs, le timing est effectivement idéal.
BF : Va-t-on retrouver les valorisations d’avant la crise ?
Antoine Papiernik : D’abord les valorisations de 2020 étaient déjà très bien. Le fait que la biotechnologie contribue désormais de façon majeure à l’avènement de nouveaux médicaments, empêche, selon moi, tout retour en arrière. En outre quand je vois la qualité du management de nos sociétés, des niveaux de compétences que nous sommes capables de recruter, cela confirme que notre écosystème a atteint l’âge adulte, en tout cas jeune adulte.
BF : Le bout du tunnel, est-ce pour bientôt ?
Antoine Papiernik : Je ne peux pas vous assurer que l’on a touché le fond ni prédire le timing. Mais je reste optimiste. On connaît actuellement une phase aiguë notamment en bourse et les individus surréagissent. Mais bientôt on fera une pause, pour observer parmi tous les actifs, lesquels surnagent et peuvent créer de la valeur. Seuls les résultats cliniques feront la différence, encore et toujours.





